La pénurie de GPU NVIDIA a dominé les conversations tech en 2023 et 2024. On parle moins souvent de ce qui vient juste après, et c’est là que ça devient intéressant. Selon Frenchweb, le prochain facteur limitant du développement de l’IA n’est plus la puissance de calcul : c’est la mémoire DRAM. Et Apple, qui surveille sa chaîne d’approvisionnement mieux que personne, l’a déjà compris.
La DRAM, nouveau goulot d’étranglement de l’IA
Il y a un pattern qui se répète depuis 2022 dans l’économie de l’IA. Un composant devient critique, tout le monde se l’arrache, les prix explosent, puis le marché se déplace vers la prochaine pièce rare. En 2023, c’était les accélérateurs. En 2024, le packaging avancé. En 2025, l’électricité et les datacenters.
En 2026, c’est la mémoire.
Les projections de Jefferies sont précises. Hausse attendue de 40 à 50 % sur le prix de la DRAM au troisième trimestre 2026. Puis 30 à 40 % supplémentaires au quatrième trimestre. L’année 2027 resterait sous tension avant un possible rééquilibrage en 2028, si les nouvelles capacités industrielles entrent effectivement en production à temps.
Ce n’est pas un aléa conjoncturel. C’est une bascule structurelle.
Pourquoi l’IA aspire autant de mémoire
Chaque nouvelle génération de serveurs IA fonctionne avec trois leviers simultanés :
- Plus de GPU installés par rack
- Plus de mémoire HBM directement intégrée aux accélérateurs
- Plus de DDR5 pour les processeurs hôtes
À mesure que les modèles grossissent et que les agents autonomes multiplient les traitements en parallèle, la consommation de mémoire progresse au même rythme que la puissance de calcul. Les projections avancent que 15 à 20 % des capacités de mémoire aujourd’hui destinées à l’électronique grand public pourraient être redirigées vers les datacenters dès 2027.
C’est un chiffre significatif pour un marché qui ne grandit pas aussi vite que la demande IA.
Apple joue la disponibilité, pas le prix
Ce qui me frappe dans cette histoire, c’est l’angle Apple.
La firme de Cupertino est réputée pour sa discipline de supply chain : diversification des fournisseurs, négociation des coûts, investissements en amont chez les partenaires stratégiques. C’est l’un de ses vrais avantages concurrentiels depuis des années.
Là, le calcul change. Apple multiplie les démarches pour préserver un accès au fabricant chinois de DRAM CXMT, alors même que Washington envisage de renforcer les restrictions visant des entreprises technologiques chinoises via l’Entity List américaine.
Ce n’est pas une démarche tarifaire. En 2022, le rapprochement avec YMTC pour la mémoire NAND visait clairement à obtenir des prix plus compétitifs. Ici, l’objectif d’Apple avec CXMT est différent : sécuriser une option d’approvisionnement sur une ressource qui risque de devenir rare.
Autrement dit, Apple accepte potentiellement de payer plus cher si ça garantit des volumes disponibles. C’est un changement de paradigme dans la gestion de composants. La disponibilité vaut désormais plus que le prix.
Pour l’iPhone, les enjeux sont concrets : les décisions prises à Washington sur l’Entity List peuvent influencer directement les volumes de production disponibles dans les dix-huit prochains mois. Ce n’est plus seulement une question de marge, c’est une question de capacité à livrer.
Ce que ça change pour les acteurs du SaaS et du marketing tech
Tu te demandes peut-être ce que la DRAM a à voir avec ton stack marketing. En réalité, c’est plus direct que ça en a l’air.
Les modèles IA que tu utilises via API (ChatGPT, Claude, Gemini, Perplexity) tournent sur des datacenters qui vont consommer une part croissante de la mémoire mondiale. Si les coûts d’infrastructure explosent côté fournisseurs, les tarifs API suivront, avec un décalage de quelques trimestres.
J’avais déjà abordé les enjeux d’intégration IA en entreprise : le vrai frein n’est pas l’accès aux modèles, c’est leur déploiement opérationnel. La tension sur les composants va ajouter une couche supplémentaire, côté coûts d’accès aux API et disponibilité des capacités.
Plus structurellement, on est en train de voir l’économie de l’IA se comporter comme les marchés de matières premières : des ressources critiques en quantité limitée, une demande qui croit plus vite que l’offre, et des acteurs qui se positionnent en amont pour sécuriser l’accès avant que ça manque.
Pour les startups SaaS qui construisent sur des fondations IA, cette dynamique mérite d’être surveillée. La hausse des coûts d’inférence sera répercutée d’une façon ou d’une autre.
Les industriels qui profitent du trend
L’article de Frenchweb mentionne un point qui me semble sous-estimé : des industriels français sont déjà positionnés sur plusieurs briques critiques de l’économie IA. Schneider Electric sur la gestion de l’énergie dans les datacenters, Legrand sur les infrastructures électriques, Soitec et STMicroelectronics sur les composants semi-conducteurs.
Ce ne sont pas des acteurs tech au sens strict, mais ils bénéficient directement de la course aux infrastructures IA. C’est le même phénomène qu’avec la ruée vers l’or : ceux qui vendent les pelles s’enrichissent aussi.
La même logique s’applique aux éditeurs d’outils de surveillance des coûts cloud et des API. Si tu gères du spend IA dans ton entreprise, des outils de FinOps IA vont devenir de plus en plus utiles dans les prochains mois.
Si ces dynamiques de marché t’intéressent, j’avais aussi décrypté la levée d’Alan à 480 M€ et le rachat de Vibe.co par Walmart : deux signaux supplémentaires que les grandes manœuvres stratégiques s’accélèrent en 2026.
Mon avis
La séquence GPU, packaging, électricité, mémoire est trop cohérente pour être un hasard. L’IA crée des pénuries en cascade sur des composants que personne n’anticipait comme stratégiques. La mémoire DRAM n’était pas un sujet sexy il y a deux ans. Elle l’est maintenant.
Ce qui me préoccupe davantage, c’est l’angle géopolitique. Apple qui se bat pour préserver un accès à un fournisseur chinois sous la menace de sanctions américaines, c’est le signe que la chaîne de valeur tech est désormais pilotée autant par Washington que par les marchés. Pour les acteurs qui construisent des produits sur des composants ou des API, la dépendance à des décisions réglementaires extérieures devient un risque de premier rang.
J’en avais parlé dans un contexte différent dans l’article sur la souveraineté IA et la Silicon Valley : Washington rappelle régulièrement qui tient les rênes.
FAQ
Pourquoi le prix de la DRAM va-t-il autant augmenter en 2026 ?
Jefferies anticipe +40 à 50 % au T3 2026, puis +30 à 40 % au T4. L’IA absorbe une part croissante de la production mondiale de mémoire au détriment de l’électronique grand public. La demande des datacenters progresse plus vite que les nouvelles capacités industrielles.
Quel est le lien entre CXMT et Apple ?
CXMT est un fabricant chinois de DRAM. Apple cherche à maintenir un accès à ses composants pour diversifier ses sources d’approvisionnement. L’enjeu n’est pas le prix mais la disponibilité des volumes, car Washington pourrait restreindre l’accès à ce fournisseur via l’Entity List.
Est-ce que la pénurie de DRAM va affecter le prix des API IA ?
Indirectement oui. Les fournisseurs de modèles IA font tourner leur infrastructure sur des serveurs très gourmands en mémoire. Si les coûts d’infrastructure augmentent durablement, les tarifs API en absorberont une partie avec quelques trimestres de décalage.
Quand la situation devrait-elle se stabiliser ?
2027 reste sous tension selon les projections. Un rééquilibrage est possible à partir de 2028, mais uniquement si les nouvelles capacités industrielles entrent effectivement en service dans les délais prévus, ce qui reste incertain.
Quels acteurs français profitent de ce cycle ?
Schneider Electric, Legrand, Soitec et STMicroelectronics sont exposés positivement à la croissance des infrastructures IA : énergie pour les datacenters, composants semi-conducteurs, gestion électrique. Ils fournissent les composants clés de la ruée vers l’IA.



