Augustin Derville, ex-cofondateur d’Electra (le réseau de bornes de recharge rapide), vient de boucler un tour de 20 millions d’euros pour sa nouvelle startup Eclipse. L’investisseur principal est Noria, fonds spécialisé dans la transition énergétique, avec BNP Paribas au capital. Mais ce n’est pas l’argent qui rend ce tour intéressant. C’est le rôle que joue la banque dans le modèle d’Eclipse. Selon Maddyness, la levée a été clôturée début juin 2026, deux ans après un premier tour de 5,5 millions.
Le problème de fond : l’électricité qu’on ne peut pas stocker
Les énergies renouvelables ont un défaut structurel bien connu. Le solaire produit en plein midi. L’éolien produit quand il y a du vent. Le réseau, lui, doit équilibrer l’offre et la demande en temps réel. Quand ces deux courbes ne se croisent pas, l’électricité est soit gaspillée, soit trop chère.
En France, ce gaspillage commence à peser. Selon RTE, environ 3 TWh ont été perdus en 2025 faute de capacité d’absorption du réseau. Ce volume a doublé en un an. Ce n’est plus une anecdote de marché, c’est une tendance de fond qui s’accélère avec chaque nouveau parc renouvelable mis en service.
La solution logique, c’est le stockage par batteries. Acheter l’électricité quand elle ne vaut rien, la stocker, la revendre quand la demande monte. Le principe est simple. L’exécution, elle, demande des algorithmes précis, des contrats solides et une crédibilité financière auprès des banques. C’est exactement ce qu’Eclipse cherche à construire.
Flowstream : l’algorithme qui joue les écarts de prix
La plateforme technologique d’Eclipse s’appelle Flowstream. Elle pilote des batteries de stockage en optimisant en continu les décisions d’achat et de vente d’électricité sur les marchés.
« On sait qu’il y a des heures où l’électricité ne vaut rien et des heures où elle est chère. Comme on peut stocker aux heures creuses et revendre aux heures de pointe, on peut générer des gains quotidiennement », explique Augustin Derville, cofondateur et CEO d’Eclipse.
L’idée ressemble à de l’arbitrage de marché, mais appliqué à une infrastructure physique. La batterie est l’actif. Flowstream est le cerveau qui décide quand charger et quand décharger. Ce modèle repose sur des prévisions de prix à court terme et sur la capacité à réagir vite aux signaux du réseau.
Le problème jusqu’ici pour les propriétaires de batteries indépendants, c’est que ce type d’activité était réservé aux grands acteurs. Engie, TotalEnergies ou EDF pouvaient proposer des contrats d’offtake (garantie de rachat de l’électricité sur plusieurs années), ce qui leur donnait un avantage décisif pour attirer les développeurs de projets. Eclipse, en tant que startup, n’avait pas encore cette crédibilité financière.
BNP Paribas : bien plus qu’un chèque
C’est là que l’entrée de BNP Paribas change la donne. La banque n’intervient pas uniquement comme investisseur. Elle agit aussi comme offtaker, c’est-à-dire comme garant de revenus à long terme pour les propriétaires de batteries qui confient leur actif à Eclipse.
Concrètement : un développeur qui possède une batterie et veut convaincre son banquier de financer son projet a besoin de montrer des revenus prévisibles sur 10 ans. Avec un engagement signé par BNP Paribas, ce levier existe. Sans cela, le projet reste sur étagère.
« Eclipse maîtrisait les algorithmes, mais pas encore la crédibilité financière qu’un grand groupe apporte naturellement à un propriétaire d’actif cherchant à convaincre son banquier », résume Derville lui-même.
BNP Paribas trade de l’électricité sur les marchés européens depuis plus de vingt ans. Elle apporte la signature. Eclipse apporte l’algorithme. Le partenariat avait été annoncé en février 2026, quelques semaines avant la clôture du tour.
Olivier Osty, directeur général délégué de BNP Paribas et directeur général de BNP Paribas CIB, formule l’ambition ainsi : « En combinant l’expertise d’Eclipse dans le développement et l’optimisation d’actifs de stockage avec le savoir-faire de BNP Paribas en matière de financement et de structuration, nous souhaitons contribuer à l’émergence d’infrastructures de flexibilité bancables, robustes et déployables à grande échelle à travers l’Europe ».
Ce n’est pas du marketing bancaire classique. BNP prend un risque de marché en s’engageant sur des revenus futurs. Elle a donc intérêt à ce que Flowstream performe. L’alignement d’intérêts est réel.
L’état du marché : des projets qui cherchent une sortie
Eclipse gère aujourd’hui environ 5 % de son objectif de 2 gigawatts sous gestion à horizon 2030. C’est modeste en volume absolu. Mais la dynamique sectorielle pousse dans son sens.
De nombreux projets de batteries lancés il y a deux ans arrivent maintenant au stade où les permis de construire et les raccordements réseau sont obtenus. Ces projets ont besoin de deux choses : un algorithme d’optimisation et un contrat d’offtake. Eclipse propose les deux.
« Un seul contrat signé avec BNP doublerait notre nombre de mégawatts. Ça peut aller très vite », dit Derville. La fenêtre de tir est là.
Eclipse opère actuellement en France et en Belgique. L’Espagne est le prochain marché visé, logique compte tenu de la forte pénétration du solaire et des épisodes réguliers de prix négatifs sur le réseau ibérique.
L’utilisation des 20 millions
Ce tour de 20 millions financera trois axes principaux :
- Le déploiement des premiers projets de stockage en propre (Eclipse devient propriétaire d’actifs, pas seulement opérateur)
- Le développement continu de Flowstream
- L’accélération des offres d’offtake à l’échelle européenne
La société compte une vingtaine de collaborateurs à ce stade. C’est peu pour les ambitions affichées, mais cohérent avec un modèle où la valeur réside dans le logiciel et les contrats, pas dans une armée de techniciens terrain.
Ce que ça change pour le marché du stockage en Europe
Le modèle d’Eclipse s’attaque à un problème de financement plus que de technologie. Les batteries existent. Les algorithmes d’optimisation aussi. Ce qui manquait, c’est la capacité à rendre ces actifs “bankables”, c’est-à-dire finançables par des banques classiques sur la base de cash flows prévisibles.
En faisant entrer BNP Paribas comme offtaker, Eclipse crée un produit financier autour d’un actif physique. C’est exactement ce qui s’est passé dans l’éolien offshore il y a quinze ans : des contrats de long terme ont permis de faire rentrer les institutionnels, ce qui a démultiplié les capacités de financement du secteur.
Si Eclipse réussit à répliquer ce schéma pour les batteries de stockage stationnaire, l’impact peut être significatif à l’échelle européenne. Le timing est pertinent : la Commission européenne pousse les États membres à développer leurs capacités de flexibilité réseau, et les règles de marché évoluent pour valoriser davantage le stockage.
À surveiller : la capacité d’Eclipse à recruter des projets en dehors de la France, notamment en Espagne où les conditions de marché (fort ensoleillement, prix parfois négatifs en journée) sont encore plus favorables à l’arbitrage batteries.
Mon avis
Ce tour me semble solide pour une raison simple : BNP Paribas ne signe pas des engagements d’offtake par philanthropie. Si la banque prend ce risque, c’est qu’elle a validé les modèles de Flowstream en interne. C’est une validation industrielle plus convaincante qu’un communiqué de presse. Le vrai test sera la montée en puissance vers les 2 GW d’ici 2030. À ce stade, 5 % du chemin parcouru en deux ans, c’est un démarrage, pas encore une preuve de scale.
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FAQ
Qu’est-ce qu’Eclipse et que fait concrètement sa plateforme Flowstream ?
Eclipse est une startup française spécialisée dans l’optimisation du stockage d’énergie par batteries. Sa plateforme Flowstream pilote des batteries en achetant de l’électricité aux heures où les prix sont bas, en la stockant, puis en la revendant aux heures de pointe. L’objectif est de générer des revenus quotidiens sur les écarts de prix du marché électrique.
Pourquoi BNP Paribas joue-t-elle un rôle au-delà de celui d’investisseur ?
BNP Paribas intervient aussi comme offtaker, c’est-à-dire comme garant de revenus à long terme pour les propriétaires de batteries. Cette garantie permet aux développeurs de projets de convaincre leurs banques de financer leurs actifs sur la base de cash flows prévisibles, ce que les grands énergéticiens (Engie, TotalEnergies, EDF) offraient jusqu’ici avec leur seule signature.
Combien d’électricité est perdue chaque année en France faute de stockage ?
Selon RTE, environ 3 TWh ont été perdus en France en 2025. Ce volume a doublé en un an, ce qui illustre l’urgence de développer des capacités de stockage à mesure que la part des renouvelables augmente dans le mix électrique.
Quels marchés Eclipse cible-t-elle après la France et la Belgique ?
Eclipse regarde l’Espagne comme prochaine expansion géographique. Le marché ibérique est attractif en raison de son fort ensoleillement et de ses épisodes fréquents de prix négatifs sur le réseau, des conditions idéales pour l’arbitrage par batteries.
Quel est l’objectif de capacité sous gestion d’Eclipse d’ici 2030 ?
Eclipse vise 2 gigawatts de capacités de stockage sous gestion d’ici 2030. Aujourd’hui, la société gère environ 5 % de cet objectif. Mais selon son CEO, un seul contrat signé avec BNP Paribas pourrait doubler le volume de mégawatts gérés.
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